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Transmission 1 | 2013

Quatrième partie : les outils, de l'écrit au numérique

François Ploton-Nicollet

Entre transmission et mutations : de la phonétique latine à la phonétique romane

Résumé

Les évolutions phonétiques différenciées qui accompagnent le passage de la langue latine à une dizaine de langues romanes constituent à la fois un phénomène bien connu dans ses détails particuliers et difficile à appréhender dans sa globalité. Si l’on cherche à leur appliquer le concept de transmission, on se rend compte que la place de l’accent tonique, qui s’est transmise sans modification majeure de la langue mère aux langues filles, représente un élément de stabilité et d’homogénéité au sein du groupe roman, tandis que le traitement des différents phonèmes est à l’origine du processus de différenciation et de fixation des langues romanes. À rebours, la phonétique des langues romanes, appuyée sur la méthode comparatiste, est l’un des indices que le linguiste a en sa possession pour déterminer ce que pouvait être la prononciation du latin aux différentes étapes de son histoire.

Texte intégral

1Le latin est, comme on le sait, la langue mère des langues romanes (portugais, castillan, catalan, occitan, français, franco-provençal, italien, sarde, rhéto-romanche et roumain). Il y a donc bien eu transmission de quelque chose. Ce qui nous est le plus évident, parmi cet héritage, est la transmission d’un vocabulaire : dans aucune langue romane, la part de lexique héritée du latin n’est inférieure à 70 % 1. Mais le lexique n’est que l’un des quatre aspects qui permettent de caractériser une langue, et probablement le moins important 2 — aussi surprenant que cela puisse paraître. Outre son lexique, une langue est caractérisable en fonction de sa morphologie, de sa syntaxe et de sa phonétique.

2C’est à ce dernier aspect que nous voudrions essayer d’appliquer le concept de transmission, autour duquel ce colloque s’est réuni, car, si le latin a légué aux différentes langues romanes une bonne part de son lexique, une large part de sa morphologie et même de sa syntaxe, il leur a transmis aussi une grande partie de sa phonétique, c’est-à-dire de sa prononciation 3.

Un cas de transmission presque parfaite : la place de l’accent tonique

3L’élément qui, du point de vue phonétique, s’est transmis le plus massivement du latin aux langues romanes est la place de l’accent tonique. Chaque mot latin était en effet porteur d’un accent, et celui-ci, dans l’immense majorité des cas, se trouve toujours au même endroit dans les langues romanes modernes.

4L’accusatif masculin de l’adjectif latin nobilis (« noble »), dont la forme est NOBILEM 4, est à l’origine des adjectifs italien nobile, castillan noble et français noble. Dans tous les cas, l’accent tonique du latin, qui portait sur la voyelle [o] s’est maintenu à la même place dans les langues romanes. De même, la troisième personne du pluriel du verbe « aimer » (amare), au présent de l’indicatif, est en latin AMANT, avec un l’accent sur l’[a] initial ; il se trouve toujours à la même place dans l’it. amano, dans le cast. aman et dans le fr. aiment. Les seules exceptions à cette règle s’expliquent par des phénomènes de régularisation de la flexion 5 ou par la réintroduction artificielle, notamment en français, de mots savants à partir de la fin du Moyen Âge 6. Autrement dit, la place de l’accent tonique s’est transmise, du latin aux langues romanes, à travers siècles et générations, de façon imperturbable : il s’agit d’un cas de transmission phonétique directe.

5Mais, indépendamment de l’accent — aussi important que puisse être son rôle, notamment dans les langues romanes — la phonétique d’un mot est faite d’autres éléments, à savoir la prononciation propre à chaque phonème, c’est-à-dire à chaque son, vocalique ou consonantique. Et, de ce point de vue, la transmission phonétique a été bien moins régulière.

Une transmission imparfaite : la prononciation des phonèmes

6Le latin a légué aux langues romanes beaucoup de sa phonétique, et la prononciation de chaque phonème portugais, espagnol, français, italien ou roumain est profondément conditionnée par la façon dont il était prononcé en latin. Il y a bien eu transmission ; simplement il y a eu des évolutions diachroniques profondes, diversifiées dans l’espace, qui ont amené à des résultats différents de l’état qui était celui du latin. De ce point de vue, les différentes langues romanes sont inégalement conservatrices. Globalement, on peut dire que plus les langues sont géographiquement marginales dans le domaine roman, plus elles ont été novatrices du point de vue phonétique : en dépit de certains archaïsmes isolés, c’est le cas du français, du portugais et du roumain. À l’inverse, les langues les plus conservatrices (sarde, italien, castillan, catalan, occitan) se trouvent au cœur du domaine roman. Toutefois, du point de vue phonétique, même les langues romanes les plus conservatrices sont marquées par des innovations, tandis que les langues les plus novatrices possèdent des archaïsmes que les autres ont perdus. C’est ce que nous voudrions montrer dans cette seconde partie de notre exposé, à travers quelques exemples.

7Le première grande division du domaine linguistique latin se produit vers les iveve siècles : elle voit émerger deux blocs linguistiques, que n’opposent, dans un premier temps, que des différences phonétiques de détail, qui n’ont dû apparaître aux latinophones de l’époque que comme des accents régionaux. Cette différenciation a néanmoins marqué définitivement le partage de l’espace linguistique latinophone en deux moitiés, séparées par une ligne La Spezia – Rimini 7. À l’est et au sud de cette frontière se trouve un domaine linguistique que les romanistes ont pris l’habitude de nommer Romania orientale et qui va donner naissance à l’italien et au roumain ; à l’ouest et au Nord, la Romania occidentale, un peu plus étendue, est représentée à l’heure actuelle par le portugais, le castillan, le catalan, l’occitan, le français, le franco-provençal, le rhétoromanche et les parlers gallo-italiques du nord de l’Italie 8. Deux traits phonétiques majeurs, touchant tous deux le consonantisme, permettent d’opposer ces deux familles linguistiques.

8Le premier est l’amuïssement de la sifflante sourde [s] en position finale : la Romania orientale a perdu ce phonème, tandis que la Romania occidentale le conservait. Ainsi, pour ne citer que les langues les plus connues, lat. CANTAS (« tu chantes ») > port. et cast. cantas, fr. chantes, avec un [s] (même si celui du français ne se prononce plus qu’en liaison), mais it. canti et roum. cânţi, sans [s]. De la même manière, lat. LEGES (« des lois ») > port. leis, cast. leyes, fr. lois, avec un [s], mais it. et roum. legi, sans [s]. Le second critère phonétique permettant de distinguer la Romania occidentale de la Romania orientale est le traitement des consonnes sourdes intervocaliques : entre deux consonnes, les occlusives sourdes [p], [t] et [k] se maintiennent dans la Romania orientale, mais sonorisent dans la Romania occidentale, autrement dit, elles évoluent vers les occlusives sonores qui leur correspondent : respectivement [b], [d] et [g]. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, lat. SAPONEM (« savon ») > it. sapone et roum. săpun, avec une sourde [p] conservée, mais port. sabão, cast. jabón, avec une sonore [b], et fr. savon, avec une spirante [v] qui découle d’une ancienne sonore.

9On le voit, la Romania orientale se montre conservatrice pour ce qui touche aux sourdes intervocaliques, quand la Romania occidentale est novatrice sur ce point, mais l’aire linguistique occidentale conserve la sifflante finale, quand la zone orientale innove. Autrement dit, dès cette première étape de leur différenciation phonétique, aucun de ces deux grands blocs linguistiques ne peut être considéré comme plus conservateur que l’autre de l’état phonétique qui était celui du latin.

10Il existe toutefois une unique langue romane, particulièrement archaïque, qui échappe au classement que nous évoquions : il s’agit du sarde, qui conserve à la fois le [s] final et les sourdes intervocaliques du latin (lat. CANTAS > sard. cantas ; lat. SAPONEM > sard. sapone). Cela s’explique par le fait que cette langue s’est fixée plus tôt que les autres, dès le début du iiie siècle, du fait de son relatif isolement géographique : il couvrait primitivement les deux îles de Corse et de Sardaigne, et, dans le monde ancien, où les îles étaient souvent en marge des axes de communication, les parlers insulaires ont toujours eu une nette tendance à l’archaïsme.

11À bien des égards, le sarde peut apparaître comme un conservatoire de la phonétique latine des premiers siècles de notre ère. Le phénomène qui le montre peut-être de la manière la plus éclatante est le traitement de l’occlusive gutturale sourde latine ([k], notée c en latin) devant les voyelles d’avant ([i] et [e]). Le logoudorien, qui est la variété dialectale majoritaire du sarde, est la seule langue romane à l’avoir conservée intacte : lat. CENTUM (« cent ») > sarde kentu. Dans le reste du domaine roman, la gutturale sourde s’est palatalisée, au ive s. Et cela l’a amenée à évoluer vers une affriquée « chuintante » ([t∫]) dans la Romania orientale (it. cento) et, dans la Romania occidentale, vers une affriquée sifflante ([ts]), qui s’est, le plus souvent, simplifiée en une sifflante simple ([s] : fr. cent, port. cento), mais a donné, en castillan une fricative interdentale sourde ([θ] : cast. ciento).

12Incontestablement, le sarde est la langue dont la phonétique est la plus proche de celle du latin, et pourtant, il n’est pas exempt d’innovations qu’ignorent la plupart des autres langues romanes. Le meilleur exemple en est le traitement original qu’il fait de la liquide géminée [ll], qui, entre deux voyelles, évolue vers un phonème géminé « cacuminal » (autrement dit, une occlusive sonore articulée de la pointe de la langue sur le palais et que l’on note généralement dd ou dh). Ainsi lat. BELLA (« belle », « jolie ») > sard. bedda. Le sarde ne partage cette particularité phonétique avec aucune autre langue romane (lat. BELLA > fr. belle, esp. bella, it. bella), si ce n’est avec les parlers de l’extrême sud de l’Italie (Sicile, Calabre, Pouilles), et il faut très probablement y voir la trace d’un substrat linguistique pré-latin, le ligure 9 — dont on ne sait à peu près rien, si ce n’est qu’il était parlé, à date protohistorique, dans les îles de Méditerranée occidentale ainsi que sur les côtes de l’Italie et de la Provence.

13Ces quelques exemples auront, espérons-nous, suffi à montrer que les langues romanes peuvent se revendiquer héritières de la phonétique latine à des degrés divers, mais qu’aucune d’elles, y compris la plus conservatrice, ne peut prétendre être plus proche de la phonétique latine que toutes les autres sur tous les points à la fois. Si l’on excepte la nature de l’accent tonique, qui est l’un des problèmes les plus délicats de la linguistique romane, rares sont donc les traits phonétiques du latin du iiie s. qui ne survivent dans aucune langue romane, mais les conservatismes sont dispersés entre les différentes langues, au sein desquelles ils coexistent avec des innovations d’origines multiples.

14Dans ces conditions, est-il possible de se faire une idée de la manière dont le latin était prononcé, autrement dit d’avoir accès à l’intransmis de la phonétique latine — ou, plus exactement, à ce qui s’est transmis moyennant des évolutions diversifiées ?

La phonétique historique à la recherche de la prononciation du latin

15Il serait illusoire d’affirmer que l’on sait exactement ce qu’était la prononciation de chaque phonème en latin. D’ailleurs, toute tentative de détermination trop précise de la phonétique d’une langue – y compris vivante ! – est vouée à l’échec en raison de l’existence de variations diachroniques, diatopiques et diastratiques : la prononciation d’une langue varie dans le temps, dans l’espace et selon la catégorie socioprofessionnelle à laquelle appartient le locuteur. Le français n’échappe pas à cette règle : on ne le prononce pas au xxie siècle comme on le prononçait au xviiie ; l’accent de Marseille diffère de celui de Lille ou de Strasbourg ; un ouvrier n’articule pas exactement tous les sons comme un cadre supérieur. Ce qui est valable pour le français l’était forcément aussi pour le latin ; on a d’ailleurs, sur ce point différents témoignages. Indépendamment des variations diachroniques, qui ont forcément été très sensibles si l’on tient compte de la longévité exceptionnelle de la langue latine comme langue vivante 10, on sait qu’il existait des variations régionales 11 et sociolectales 12 assez marquées.

16En dépit de cela, le linguiste dispose d’un certain nombre d’indices qui permettent, notamment lorsqu’ils se recoupent entre eux, de se faire une assez bonne idée de la façon dont chaque phonème pouvait être prononcé de manière moyenne à une époque donnée. Nous souhaiterions donner ici un aperçu de ces quatre grands types de documents, en nous concentrant sur l’époque que l’on peut raisonnablement considérer comme classique (ier s. av. J.C. – iie s. ap. J.C.) et tout en admettant qu’il y a forcément eu, même au cours de cette période restreinte, un certain nombre d’évolutions phonétiques.

Les documents théoriques

17Il s’agit de textes contemporains de l’époque concernée, ou immédiatement postérieurs. Ils émanent, la plupart du temps, de grammairiens, qui livrent un certain nombre de renseignements sur la prononciation de leur époque. Au ier siècle de notre ère, le rhéteur Quintilien explique, par exemple, que l’upsilon des Grecs n’a pas d’équivalent en latin 13. Or celui-ci se prononçait palatalisé 14 ([ü], comme dans le français usine). Quelques siècles plus tard, le grammairien Marius Victorinus (iiieive s.) déclare que le son u latin correspond au digramme grec ου 15, dont on sait parfaitement qu’il se prononçait comme une voyelle d’arrière ([u], comme dans le français cou). C’est un indice sérieux que le son que les Latins notaient u se prononçait bien comme une voyelle d’arrière. Ce témoignage est d’ailleurs confirmé par les langues romanes modernes, qui ont majoritairement conservé cette prononciation, depuis le portugais jusqu’au roumain, en passant par l’espagnol, le sarde et l’italien. La palatalisation (autrement dit le passage à [ü]) est en fait une évolution médiévale, qui ne concerne que le français, l’occitan et, de manière moins systématique, le franco-provençal, le rhéto-romanche et les dialectes gallo-italiques d’Italie du Nord.

L’épigraphie

18Les textes épigraphiques sont très riches d’enseignements pour les linguistes, car ce sont, du point de vue phonétique, des documents originaux, à la différence des textes littéraires, qui ne sont parvenus jusqu’à nous qu’au terme d’une tradition manuscrite parfois très longue, au cours de laquelle l’orthographe des auteurs a été considérablement remaniée par les copistes successifs. Ce n’est évidemment pas le cas des inscriptions sur pierre. Or certaines d’entre elles, surtout si elles ont été rédigées ou copiées par des personnes peu cultivées, comportent des graphies inhabituelles, voire des fautes d’orthographe qui, généralement, sont un témoignage direct de la prononciation effective dans les milieux populaires. À cet égard, les graffiti de Pompéi sont une source de premier ordre, d’autant qu’ils sont souvent datables avec assez de précision : tout au moins la destruction brutale de la ville par l’éruption du Vésuve en 79 de notre ère offre-t-elle un terminus ante quem incontestable 16.

19L’une des caractéristiques phonétiques les plus marquantes des inscriptions pompéiennes est l’absence, presque systématique du -m final, ce qui atteste avec certitude que ce phonème n’était plus prononcé au ier siècle de notre ère, du moins dans les classes populaires. Ce fait incontestable est, par ailleurs, confirmé par d’autres indices, notamment par la métrique latine et par la phonétique des langues romanes. Dans un vers latin, la syllabe finale d’un mot terminé par une voyelle s’élide si le mot suivant commence lui-même par une voyelle 17 ; or, de la même manière, la syllabe finale d’un mot terminé par une voyelle suivie d’un [m] s’élide devant voyelle 18, ce qui indique que le phonème [m], en position finale, était probablement amuï, ou avait du moins une articulation extrêmement faible. Quant aux langues romanes, elles ne gardent aucune trace du [m] final latin 19. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, le subjonctif présent du verbe « vendre » (uendere) à la première personne du singulier, lat. VENDAM (« que je vende »), a donné venda en italien, venda en espagnol, vende en français : aucune de ces langue n’a conservé la moindre trace du –m final 20.

Les emprunts entre langues anciennes

20Les emprunts d’une langue à l’autre constituent souvent le témoignage le plus clair de la prononciation du mot dans la langue source. Le surnom de Jules César, lat. CAESAR, est passé en grec sous la forme ΚΑΙΣΑΡ (Kaisar), ce qui nous permet de tirer, d’après ce que l’on sait de la prononciation du grec ancien, un certain nombre d’enseignements. D’une part, en grec, la lettre Κ (kappa) n’a cessé, jusqu’à nos jours de se prononcer comme une occlusive sourde ([k]), quel que soit son environnement vocalique. On peut en conclure que le phonème initial du nom de César se prononçait de la même manière en latin, du moins au moment où ce nom a été translittéré (ier s. av. J.C.) 21. Ce cas n’étant pas isolé, on peut en déduire qu’en toute position, le c des latins se prononçait comme une occlusive gutturale sourde, y compris dans les cas où le français le prononce comme une sifflante ([s]), ce que l’on observe pour le nom de César. Le grammairien latin Marius Victorinus vient d’ailleurs confirmer ce fait : il considère que les lettres K, Q et X sont inutiles dans l’alphabet latin, parce que K et Q notent un son équivalent à celui de C et que l’on pourrait fort bien remplacer X par un digramme CS 22. D’autre part, la lettre Σ (sigma), qui en grec note une sifflante sourde, nous indique aussi qu’au moment où le nom fut translittéré en alphabet grec, la sifflante latine n’avait pas encore sonorisé ([z]) en position intervocalique : il s’agit d’une évolution postérieure (ive s. environ) qui touchera les domaines français et italien, tandis que certaines langues romanes, comme l’espagnol et le roumain témoignent de l’état phonétique ancien, dans lequel la sifflante est toujours sourde ([s]). Enfin, le fait que le digramme AE ait été translittéré par les Grecs sous la forme ΑΙ nous indique qu’au ier s. avant notre ère, il notait encore une diphtongue ([æ]) : celle-ci se réduira peu de temps après (ier s. ap. J.C.) pour donner une voyelle d’avant assez ouverte ([è]), ce dont témoigne le vocalisme de toutes les langues romanes.

21Envisageons maintenant un autre exemple, un peu plus complexe. Le nom de l’empereur Vespasien (6979 ap. J.C.) était en latin VESPASIANVS. L’initiale de ce nom était un u consonne (= [w]) qui, dans toutes les langues romanes, a évolué vers une spirante labio-dentale sonore ([v]). Sur les monnaies et inscriptions grecques contemporaines de son règne, le nom de ce prince était habituellement translittéré sous la forme ΟΥΕΣΠΑΣΙΑΝΟΣ (Ouespasianos), ce qui semblerait indiquer qu’à son époque, le u consonne était encore prononcé [w], un son que les Grecs ne pouvaient transcrire qu’à l’aide du digramme ου. Mais on trouve aussi, quoique plus rarement, quelques inscriptions isolées où le nom est translittéré sous la forme ΒΕΣΠΑΣΙΑΝΟΣ, avec un Β (bêta) initial. Or, à cette époque, le grec ne prononçait plus le Β comme une occlusive bilabiale sonore ([b]), mais comme une spirante labio-dentale sonore ([v]), un phénomène que connaît encore la phonétique du grec moderne. Cela indique clairement qu’au ier s. de notre ère, le u consonne du latin était en train d’évoluer vers une spirante sonore. Et les hésitations orthographiques du grec à une période donnée permettent de dater cette évolution avec une certaine précision.

Les résultats dans les langues romanes

22Pour peu qu’elles soient confortées par d’autres types d’indices, les indications fournies par langues romanes, descendantes du latin, peuvent parfois être précieuses. Les voyelles latines présentaient cinq timbres différents ([i], [e], [a], [o], [u]), à quoi s’ajoutait une opposition de quantité (voyelles longues / voyelles brèves). Or on remarque que, dans les langues romanes, les voyelles du latin ont parfois donné des résultats différents selon leur quantité. Par exemple, le [i long] (= [ī]), placé sous l’accent, a donné un [i], dans la majorité des langues romanes : lat. VĪTA > fr. vie, esp. vida, it. vita. Mais, dans les mêmes conditions, un [i bref] (= [ĭ]) donne un résultat différent : lat. PĬRA > fr. poire, esp. pera, it. pera. Or on ne peut s’empêcher de remarquer que cet aboutissement est le même que celui d’un [ē] : lat. HABĒRE > fr. avoir, esp. haber, it. avere. C’est la trace du fait que le [ĭ] avait un timbre intermédiaire entre celui d’un [i] et celui d’un [e]. Ce fait est d’ailleurs confirmé par les sources épigraphiques : on lit, par exemple, sur une inscription de Pompéi ueces pour uĭces (« vicissitudes »)23 (la forme annonce l’italien vece et l’espagnol vez !).

23Comment savoir, dans ces conditions, si le [ĭ] n’état pas systématiquement prononcé avec le timbre exact d’un [e] ? Encore une fois, le sarde offre, de ce point de vue, un témoignage précieux, car il est la seule langue romane dans laquelle le produit de [ĭ] ne rejoint pas celui de [ē] : lat. PĬRA > sard. pira, tandis que lat. HABĒRE > sard. aere. Cela signifie que, si [ĭ] avait, depuis le ier s. au moins, un timbre intermédiaire entre [i] et [e], celui-ci était encore suffisamment différent de celui de [ē] pour permettre au sarde de ne pas le confondre avec ce dernier au moment de sa fixation précoce, c’est-à-dire au début du iiie s. Ce n’est qu’un peu plus tard, dans le courant du iiie s., au moment où le latin allait subir une réorganisation majeure de son système vocalique (en perdant notamment les oppositions de quantité), que le timbre de [ĭ] allait rejoindre, de manière complète et définitive, celui de [ē] ; et toutes les langues romanes — à l’exception du sarde, évidemment — témoignent de cette évolution 24.

Conclusion

24Déterminer la phonétique d’une langue ancienne est donc un exercice difficile, qui demande de questionner, et surtout de croiser plusieurs types de sources. Nous espérons avoir réussi à montrer que les efforts des linguistes qui se sont attachés, depuis le xixe siècle, à décrire la prononciation du latin n’ont pas été complètement vains. Mais, disons-le clairement, il reste encore très certainement des connaissances à affiner, et beaucoup resteront imprécises par manque de documentation, notamment pour ce qui touche les variations diatopiques et diastratiques. Surtout, le cas du latin ne saurait être généralisé à toutes les langues anciennes, et si l’on peut se faire une idée de sa prononciation, c’est uniquement en raison d’une longévité et d’un rayonnement exceptionnels, qu’il ne partage guère qu’avec le grec et qui lui ont permis de nous laisser à la fois une considérable documentation d’époque et le témoignage d’une dizaine de langues-filles encore vivantes, ce qui est un cas rare à défaut d’être unique.

Bibliographie

Allières J., Manuel de linguistique romane, Paris, Champion, 2001

Banniard M., Du latin aux langues romanes, Paris, Armand Collin, 20022

Millardet G., « Sur un ancien substrat commun à la Sicile, à la Corse et à la Sardaigne », Revue de linguistique romane, 9, 1933, p. 349369

Väänänen V., Le latin vulgaire des inscriptions pompéiennes, Berlin, 19663

Wagner M. L., « Osservazioni sui sostrati etnico-linguistici sardi », Revue de linguistique romane, 9, 1933, p. 275284

Wartburg W. von, La fragmentation linguistique de la Romania, trad. J. Allières et G. Straka, Paris, Klincksieck, rééd. 1967

Notes

1 Voir, sur ce point, M. Banniard, Du latin aux langues romanes, Paris, Armand Collin, 20022, p. 111 sqq.

2 Nous nous rangeons de ce point de vue à l’avis, un peu provocateur mais globalement juste, de W. von Wartburg, La fragmentation linguistique de la Romania, trad. J. Allières et G. Straka, Paris, Klincksieck, rééd. 1967, p. 12 : « La physionomie générale d’une langue et son type structural ne sont déterminés par le vocabulaire que dans une faible mesure. »

3 Dans le cadre de cette brève étude, qui se veut plus un essai méthodologique qu’une synthèse, on nous permettra de limiter notre bibliographie à deux excellents ouvrages généraux de linguistique diachronique romane : le manuel très dense de M. Banniard, Du latin aux langues romanes, Paris, Armand Collin, 20022; et la somme linguistique que représente l’ouvrage de J. Allières, Manuel de linguistique romane, Paris, Champion, 2001.

4 Suivant les conventions en usage, nous transcrivons l’étymon latin en capitales et signalons l’accent tonique par l’emploi de caractères en gras.

5 L’imparfait de l’indicatif du verbe « aimer » (amare), à la première personne du pluriel, est en latin AMABAMUS, avec un accent sur le dernier [a], qui s’est maintenu dans l’it. amavamo. Le castillan, pour sa part, a fait reculer l’accent (amábamos), pour qu’il tombe au même endroit qu’aux autres personnes du même temps (amaba, amabas, amaba etc.), c’est-à-dire sur la dernière syllabe du radical. Le français, pour sa part, a généralisé, à la première personne du pluriel de tous les temps et de tous les modes une désinence -ons, forcément accentuée (nous aimions), mais à l’imparfait, elle n’est pas directement héritée du latin.

6 En français, par exemple, les adjectifs « fragile » et « mobile » portent l’accent sur le [i], tandis que dans les étymons latins FRAGILEM et MOBILEM, l’accent portait sur le [a] et sur le [o] (cf. cast. frágil, it. fragile ; cast. móvil ; it. mobile). Il s’agit de mots introduits tardivement dans le vocabulaire français (xive s.) : les formes directement héritées du latin sont en fait les doublons « frêle » et « meuble », qui, pour leur part, conservent l’accent latin au même endroit.

7 Ou, pour être plus précis, une ligne Massa-Senigallia.

8 Sur la séparation de la Romania orientale et de la Romania occidentale, voir les pages fondatrices de W. von Wartburg, op. cit., p. 2557.

9 Cette origine a été mise en évidence, de manière concomitante par M. L. Wagner (« Osservazioni sui sostrati etnico-linguistici sardi », Revue de linguistique romane, 9, 1933, p. 275284) et par G. Millardet (« Sur un ancien substrat commun à la Sicile, à la Corse et à la Sardaigne », Revue de linguistique romane, 9, 1933, p. 349369).

10 Elle est d’environ 15 siècles, si l’on considère la Fibule de Préneste (viiesiècle) comme l’acte de naissance de la langue latine et le Concile de Tours (813) comme son constat de décès.

11 Varron indique, par exemple, que le mot hircus (« bouc ») est prononcé fircus dans la Sabine, que le nom du chevreau (haedus à Rome) était prononcé edus dans la campagne environnante (Varron, De lingua Latina, 5, 19, 97). Notons, dans ce deuxième cas, que l’on peut hésiter entre une variation diatopique et une variation diastratique.

12 Il suffirait de citer l’exemple célèbre du politicien Publius Claudius Pulcher, mort en 52 av. J.C. Né dans une famille patricienne de la vieille noblesse romaine, il décida, pour faciliter sa carrière politique, de se faire inscrire dans la plèbe ; ce faisant, il fit altérer l’orthographe de son nom en Clodius, pour imiter la prononciation populaire. On peut en déduire que la diphtongue [aw] était maintenue dans les classes supérieures de la population, tandis qu’elle s’était simplifiée en un phonème [o], probablement assez ouvert, dans les couches populaires. Autre exemple : Varron signale (Res rusticae, 1, 48, 2) que les paysans disaient speca, au lieu de prononcer spica (« pointe », « épi ») comme les citadins.

13 Quintilien, Institution oratoire, 12, 10, 27.

14 C’est, en effet, la seule condition qui peut lui avoir permis d’évoluer, dès la fin de l’Antiquité vers une voyelle d’avant [i], plus fermée encore — un état dont témoigne encore le grec moderne.

15 Marius Victorinus, Ars grammatica, 4, 25.

16 À propos de l’état linguistique dont témoignent les inscriptions de Pompéi, voir l’étude, ancienne, mais indépassable de V. Väänänen, Le latin vulgaire des inscriptions pompéiennes, Berlin, 19663.

17 Par exemple, le vers Vt uarias usus meditando extunderet artes (Virgile, Géorgiques, 1, 133) ne peut se scander que si l’on ne tient pas compte de l’o final de meditando, qui s’élide devant l’e d’extunderet.

18 Pour scander le vers Paulatim et sulcis frumenti quaereret herbam (Virgile, Géorgiques, 1, 134), il faut élider, devant e-, la finale –im du mot paulatim.

19 Le seul contre-exemple, à notre connaissance, est le français rien > lat. REM.

20 Sur l’amuïssement des consonnes nasales en latin, voir P. Monteil, Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Paris, 1970, p. 74-76.

21 Ce n’est que plus tard, à partir du ive s., que, dans certains cas liés à son environnement vocalique, l’occlusive gutturale sourde s’est palatalisée, pour évoluer vers des résultats différents selon les langues romanes : [t∫] en italien et en roumain, [θ] en espagnol, [s] en français et en portugais.

22 Marius Victorinus, Ars Grammatica, 3, 1113.

23 CIL, IV, 1261.

24 On pourrait, au demeurant, faire des remarques semblables sur le timbre de [ŭ], qui était intermédiaire entre celui d’un [o] et celui d’un [u].